Comment lire une étude scientifique sur le sommeil ?

Sur les réseaux, chaque conseil sommeil arrive avec « une étude montre que ». Le plus souvent, l’étude existe, mais elle ne dit pas ce qu’on lui fait dire. Voilà les quatre questions que je pose avant de reprendre un conseil, avec des exemples tirés des études que j’ai relues pour ce blog.
1. Sur qui l’étude a-t-elle été faite ?
Un résultat obtenu sur des gens qui ne te ressemblent pas peut s’inverser chez toi. Exemple avec le café du matin : chez quelqu’un qui n’en boit jamais, il fait nettement monter le cortisol. Chez quelqu’un qui en boit tous les jours, ce n’est plus le cas (Lovallo, 2005). Le même conseil ne vaut donc pas pour les deux. J’en parle dans l’article sur le café au réveil.
2. Qu’est-ce qu’on a vraiment mesuré ?
Le titre parle de sommeil, l’étude a parfois mesuré autre chose. Les lunettes orange sont vendues pour s’endormir plus vite. Dans le meilleur essai favorable (Shechter, 2018), le gain venait d’un réveil plus tardif d’environ 28 minutes, pas d’un endormissement plus rapide. Et les verres transparents « anti-lumière bleue » de l’opticien n’ont jamais été testés sur le sommeil.
3. Dans quelles conditions ?
Un effet net en laboratoire peut disparaître dans la vraie vie. L’étude la plus citée sur les écrans faisait lire des jeunes adultes 4 heures sur tablette, dans une pièce presque noire, cinq soirs de suite : ils mettaient 10 minutes de plus à s’endormir. Dans un essai sur 167 jeunes adultes avec leur propre iPhone, au lit, chez eux, l’écart tombait à moins d’une minute (voir écrans avant de dormir).

4. Un lien ou une cause ?
Quand une étude suit des gens sans rien leur faire changer, elle montre un lien. Les employés qui ont une fenêtre dorment plus, mais ils ont peut-être aussi de meilleurs postes ou moins de stress. Les bonnes études tiennent compte de ces différences, et le chiffre change alors beaucoup. Sur 88 905 personnes, les journées les plus lumineuses vont avec 17 % de mortalité en moins une fois tout pris en compte (Windred, 2024). Le « 34 % » qui circule vient du calcul qui ne tient compte de presque rien.

Et vérifie que le chiffre est bien dans l’étude
Certains chiffres n’existent nulle part. Le « +54 % de vigilance » de la sieste des pilotes de la NASA, repris partout, n’apparaît pas dans le rapport de la NASA. Ce que le rapport montre : sans sieste, les pilotes étaient 10 à 16 % plus lents. La sieste empêchait la baisse, elle n’ajoutait pas de performance (voir la sieste).
Le dernier test, c’est le tien
Une étude donne une moyenne de groupe. Pour savoir si un conseil marche pour toi, teste-le un seul à la fois, pendant deux semaines, et note chaque matin ton heure de coucher, ton heure de lever, tes réveils et ta forme. Si tu portes une montre ou une bague, ajoute ses données. Au bout de deux semaines, tu compares avec tes deux semaines d’avant : tu gardes ce qui marche, tu retires le reste.
Questions fréquentes
Comment savoir si un conseil sommeil est fiable ?
Regarde sur qui l’étude a été faite, ce qu’elle a vraiment mesuré, dans quelles conditions, et si elle montre une cause ou seulement un lien. Puis teste le conseil sur toi pendant deux semaines en notant tes nuits.
Une étude observationnelle, ça ne vaut rien ?
Elle vaut beaucoup pour repérer des pistes, surtout sur des dizaines de milliers de personnes. Mais elle montre un lien, pas une cause : il faut regarder si les chercheurs ont tenu compte des autres différences entre les groupes.

📚 Sources
- Lovallo W.R. et coll. (2005), Caffeine stimulation of cortisol secretion across the waking hours in relation to caffeine intake levels, Psychosomatic Medicine.
- Shechter A. et coll. (2018), lunettes ambrées le soir et insomnie, Journal of Psychiatric Research ; revue Cochrane (2023) sur les verres filtrant la lumière bleue.
- Chang A.M. et coll. (2015), Evening use of light-emitting eReaders, PNAS ; Duraccio K.M. et coll. (2021), Sleep Health.
- Boubekri M. et coll. (2014), Journal of Clinical Sleep Medicine ; Windred D.P. et coll. (2024), lumière du jour, lumière de la nuit et mortalité, PNAS.
- Rosekind M.R. et coll. (1994), Crew factors in flight operations IX, NASA Technical Memorandum 108839.


